Questions autour d'un contraceptif oral progestatif sans ordonnance

(communiqué publié début juin dans le Quotidien du pharmacien

Il nous semble que, derrière la question de la délivrance d'un contraceptif oral progestatif sans ordonnance, émergent certaines problématiques importantes qui interrogent notre identité professionnelle et notre avenir.

En premier lieu, comme Norlevo® en son temps, ce type de médicament peut être considéré, par certains, comme l'occasion de ''s'affranchir'' de la tutelle du médecin : ''Le pharmacien peut lui aussi prescrire !!'' Il est vrai qu'une conscience professionnelle couplée d'une expertise scientifique et relationnelle permettent d'accueillir ''justement'' de telles demandes. Pourtant, même si une partie de notre profession attend de nouvelles possibilités d'émancipation, 63,9% de celle-ci ne sont pas favorables au délistage d'un tel produit1. Deux types de questions méritent alors d'être posées.

D'une part, les conditions générales d'exercice sont-elles toujours optima pour donner aux demandeuses la possibilité d'aller au-delà de la simple recherche de produit ? Comment s'assurer des conditions normales d'emploi et du suivi médical et biologique rigoureux, après un entretien pharmaceutique ? Les dispositifs actuels qui nous permettent d'assurer la traçabilité de nos délivrances sont-ils suffisants dans de telles circonstances ? Afin de mieux cerner les éventuelles difficultés, on pourrait se référer à la politique mise en place pour la contraception d'urgence. Malheureusement il est regrettable que les évaluations concernant les circonstances d'utilisation et les complications qui s'en sont suivies soient trop peu nombreuses. Hormis celles qui ont établi le constat de l'absence de diminution du nombre d'I.V.G.2 et la mise en évidence d'une corrélation positive entre l'utilisation d'une contraception d'urgence et le taux d'infections sexuellement transmissibles3... Aussi l'envie d'aller de l'avant ne peut passer par une posture revendicative.

D'autre part, nous devons également tenir compte de la démarche qui se met progressivement en place, celle d’une collaboration entre professionnels de santé, via des réseaux plus ou moins formels, pour le bien des personnes. Une telle demande de notre part, qui ne correspond pas à un souhait de la majorité de nos patientes, ne risquerait-elle pas de perturber le climat de confiance que nous essayons d’instaurer ?

Dernier point : un certain nombre d'usagers considère encore le pharmacien comme un simple distributeur, qui n'a qu'à s'exécuter, au nom du principe de respect de leur autonomie. Or il est important de faire valoir que, depuis le 1er février 2017, les Bonnes Pratiques de Dispensation s'appliquent à toutes les officines et mentionnent que ''le pharmacien a une obligation renforcée de conseil pour les médicaments non soumis à prescription médicale obligatoire''. Notre profession doit être toujours là pour rappeler la dangerosité de tout substance médicamenteuse comme l'irresponsabilité patente lors d'un parti pris pour l'absence de suivi médical. On ne peut qu'espèrer que les principes de non-malfaisance et de bienfaisance guideront toujours nos décisions.

Les questions soulevées par la délivrance d'un contraceptif oral progestatif sans ordonnance ne peuvent être débattues qu'en dehors de tout positionnement idéologique ou corporatiste. Car en tant que soignant, il nous semble que la question ultime à se poser, en vue d'un discernement éthique vrai, reste : ''Qu'est-ce qu'on fait des personnes ?'' , cette question ne devant pas être perçue comme un stratagème en vue de prendre la décision à la place des autres....

Le Conseil de l'A.F.P.C.

1 Une majorité de pharmaciens sont contre in Le Quotidien du pharmacien n° 3350 (11 mai 2017)

2 Cf le rapport de 2011 de la H.A.S. et celui de 2009 du Professeur Nizan (signalant qu'entre 2002 et 2009, le nombre d'I.V.G. a augmenté de 22% chez les mineures)

3 Girma S. et Paton D. The impact of emergency birth control on teen pregnancy and STIs in J Health Econ 2011 Mar.

Un exemple d'alliance thérapeutique

 (communiqué paru fin février dans le Moniteur des pharmacies et le Quotidien des pharmaciens)

Les relations avec les personnes en souffrance psychique sont bien souvent déroutantes et ne cessent de nous réinterroger à propos de nos compétences relationnelles comme de nos responsabilités personnelles et collectives. D'autant que plus de 20% de la population présente à un moment de sa vie un trouble mental. C'est la raison pour laquelle des infirmières, des travailleurs sociaux et des pharmaciens se sont retrouvés le 29 janvier dernier au cours d'une journée de formation, afin de mieux connaître les attentes de ces personnes, mais aussi de leurs proches, vis-à-vis de notre système de soins.

 Plusieurs témoignages de personnes malades, de proches et d'associations ont pu nous éclairer sur leurs situations. Ainsi une personne soignée pour trouble bipolaire a pu nous faire percevoir l'angoisse éprouvée avant l'établissement d'un diagnostic : « C'est la peur d'un tunnel sans fin ! » Les crises délirantes comme les hallucinations pésent lourd dans la vie des personnes, car un long temps est nécessaire pour qu'elles « se réapproprient peu à peu leurs capacités sensorielles et intellectuelles ». Les retours d'hospitalisation sont parfois chaotiques pour les malades et leurs familles lorsque rien est prévu. Par ailleurs, les relations en famille sont source de grand malaise. Ici aussi, « l'annonce du diagnostic constitue un véritable raz de marée », déclare un père de famille. Le retour à un relatif équilibre ne peut s'effectuer qu'au travers de différents moments d'acceptation, moyennant la prise en compte des besoins de chacun, parfois difficiles à concilier.

 La maladie psychique est avant tout maladie de la relation. Aussi pour aider les malades en souffrance et leurs proches, les soignants doivent faire preuve de toute leur attention. Il a été souvent évoqué, entre autres, la question de l'observance des traitements et celle de leurs effets secondaires. Mais surtout, que ce soit dans les services hospitaliers, les officines ou les services sociaux, chacun, à sa manière, doit développer un climat de confiance, le seul favorable qui permet à ces personnes de rompre l'isolement qui les enferme, en raison du sentiment de honte, de culpabilité, de stigmatisation et d'incompréhension de la part d'autrui. Ce climat de confiance doit également s'instaurer entre soignants, afin de signifier aux malades et à leurs proches qu'ils « ne restent pas seuls » dans leur souffrance. Il y a une véritable alliance thérapeutique à inventer entre soignants et avec ces malades et leurs proches : c'est principalement elle qui sera à l'origine du sentiment de sécurité qui les incite à dépasser cette épreuve et accepter leur traitement. « La reconstruction de chacun ne passe que par la confiance en soi, la confiance en l'autre, et la confiance en l'avenir. »

 Le Conseil de l'A.F.P.C.

 

Joindre les soins à la bonne parole

  (publié le 26 novembre dans le Moniteur du pharmacien)

Jeune femme au chômage, dépendante à la Prontalgine et qui envoie le plus souvent sa fille de 17 ans pour en racheter ; homme âgé en grande précarité, asthmatique, qui a du mal à réguler sa consommation de Ventoline ; femme âgée, soignée pour un cancer colo-rectal et de retour chez sa fille, après une courte hospitalisation, avec des doses anormalement élevées de morphine ... Des situations comparables, elles ne manquent pas et vous en connaissez tous !

 Il est toujours possible de téléphoner au médecin ou à l'infirmière pour les informer de la situation ou obtenir des explications : « Oui, je sais, je lui en ai déjà parlé, elle m'a dit qu'elle irai consulter l'addictologue avec lequel j'ai pris contact » répond le médecin, « Je vais essayer d'y passer, je vais peut-être rencontrer son médecin demain chez un monsieur qui va pas bien » dit l'infirmière ... Et le pharmacien d'enchaîner avec un « Voulez-vous qu'on se voit ? » Réponse : « Oh je n'ai pas le temps en ce moment ! » C'est alors qu'on éprouve un réel sentiment de travail inachevé, et que subsiste l'idée qu' « il va falloir faire mieux la prochaine fois ! » Et puis le temps passe, passe trop vite...

 Un certain nombre de confrères sont déjà engagés dans différents réseaux bien structurés (cancéro, diabéto, H.A.D. ...) ou dans des modes de fonctionnement de type P.A.E.R.P.A. (Personnes Agées En Risque de Perte d'Autonomie), là où le courant passe déjà entre divers professionnels. Mais les entrevues sont trop rapides, sans véritable partage des points de vue de chacun. Or la complexité des situations vécues par certains patients demande qu'on se mette autour d'une table, qu'on prenne le temps pour considérer attentivement chaque histoire de vie, et qu'on demande de faire droit aux différentes dimensions, y compris sociales et économiques, en vue de construire un véritable projet de soins. Elle exige la pluralité des approches dans un réel travail au service d'une connaissance mutuelle, sachant que chaque professionnel convoqué posséde une compétence spécifique et un savoir particulier des souhaits des patients.

 La complexité des relations humaines ne facilite pas non plus cette mise en commun. Nous sommes dans une société qui fait plus appel à l'individu qu'à la personne ; or l'individu se suffit à lui-même, alors que la personne a besoin d'altérité. Par ailleurs, notre monde de la santé connaît ses conformismes, ses réorganisations et ses incertitudes. Dans ces conditions, comment ouvrir de nouveaux espaces de dialogue au service des patients et du bien commun, si chacun n'est pas instruit, à différents moments de sa formation, de l'importance d'une culture du dialogue et du soin ? Si chacun ne peut prendre conscience de l'importance d'une responsabilité commune dans cette aventure d'humanité ?

 « La rencontre est la pierre angulaire du soin », comme aime le redire Bertrand Galichon, urgentiste et président du Centre Catholique des Médecins Français. Du coup, à l'heure où les étudiants demandent une formation universitaire plus pointue, n'est-il pas nécessaire de mettre en place des rencontres interdisciplinaires pour découvrir, à partir de « mises en questions » de situations réelles, l'intérêt de projets de soins construits à plusieurs ? D'expérimenter davantage des lieux de dialogue interprofessionnels, afin d'apprendre à mieux argumenter et approfondir certains jugements, comme de percevoir la chance d'enrichissement mutuel au cours de tels débats ?

 Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques

 

Je soigne, nous soignons... mais pourquoi  ?

  (publié dans le Quotidien du pharmacien le 14 novembre)
 
Un sondage* effectué auprès de pharmaciens titulaires en officine révèle que 51% d'entre eux souhaitent disposer d'une clause de conscience. Ceux-ci estiment qu'elle pourrait être évoquée lors de «  situations de fin de vie et de mise en danger de la vie du patient  ». Ces résultats sont tout à fait surprenants et rassurants  : ils démontrent que, pour une majorité des officinaux, la conscience des risques encourus par la prise de médicaments est omniprésente  : maniement suspect de certains produits utilisés en fin de vie à doses inhabituelles, mauvaise utilisation de médicaments (contre – indications non prises en compte, posologies excessives, hors AMM), emploi hasardeux et trop peu documenté de molécules ayant un rapport bénéfices / risques défavorable.
 
Ces chiffres révèlent un constat et appellent plusieurs questions. D'après ce sondage, nous nous trouvons bien en dehors de toute posture idéologique et de tout jugement d'opinion . Pour ces confrères, leur profession ne se résume pas à la délivrance techniquement et légalement conforme des ordonnances qui leur sont présentées. Pour eux, une exigence est occultée : celle de leur responsabilité. Car un acte contraint par un mécanisme uniquement légal est-il un acte responsable  ? Cet engagement responsable n'est-il pas en même temps un des marqueurs essentiels d'une profession libérale comme la nôtre  ? N'est-il pas un ressort essentiel dans notre motivation professionnelle et humaine  ?
 
Ces chiffres suscitent, également, d'autres questions  : en tant que soignants, les pharmaciens, avec les autres professionnels de santé, n'auraient-t-ils pas intérêt à développer en urgence des formations en vue de prendre en compte les questions éthiques inhérentes à leurs exercices  ? A expérimenter davantage des lieux de dialogue interprofessionnels afin de mieux argumenter et approfondir certains de leurs jugements et prises de décisions faits en conscience  ? À l'heure où les étudiants demandent une formation universitaire plus pointue, n'est-il pas nécessaire de mettre en place des rencontres interdisciplinaires apprenant à dépasser un point de vue exclusivement scientifique par des «  mises en questions  » de situations réelles  ? Et ceci, afin de permettre de découvrir l'intérêt de projets de soins plus globaux construits à partir d'une coopération entre différents professionnels  ?
 
Ces temps permettraient à chacun de se resituer régulièrement par rapport à son engagement professionnel  en se posant la question  : quel sens est-ce que je désire donner aux soins que je prodigue ?  Ne serait-ce pas ce travail fait en conscience qui permettrait d'éviter toute «  banalisation de l'humain  » ? Mais aussi de préserver voire promouvoir cette motivation indispensable pour mener «  heureusement  » sa vie professionnelle et retrouver cette responsabilité comme ressort de notre nécessaire évolution.
 
                                                                                                                                                      Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques
 
* 410 titulaires d’officine interrogés en mai 2016 par Occurrence Healthcare http://occurrence.fr/un-titulaire-dofficine-sur-deux-favorable-a-la-clause-de-conscience

 

Cas de conscience pour notre profession

Le projet d’introduire une clause de conscience dans notre code de déontologie a fait peur à certains. Notre code met déjà en avant les principes de respect de toute vie humaine et de dignité de toute personne. Et c’est tant mieux  ! Mais en regard des évolutions constatées dans les domaines de la recherche et du soin, n’est-il pas souhaitable d’anticiper certaines situations afin de définir un cadre de référence plus précis qui aiderait à nous déterminer personnellement, après réflexion, dans notre exercice professionnel  ?
 
Au vu des analyses des résultats de l’enquête d’opinion lancée par l’Ordre en janvier dernier, deux points forts ne peuvent être négligés  : un tiers des pharmaciens souhaite le renforcement de notre rôle et de notre responsabilité et 85 % des confrères se sont exprimés pour qu’une clause de conscience au bénéfice du pharmacien soit prévue, cela quel que soit le secteur d’activité (officine, établissement de santé, industrie, distribution) ou l’âge de l’interviewé. Les chiffres démontrent qu’on est bien loin d’une problématique exclusivement officinale, remettant en cause le droit à la contraception, comme certains voudraient le faire croire. Ils révèlent au contraire des craintes quant à des situations où se jouent des décisions éthiques importantes  : situations complexes de fin de vie et du grand âge, orientations de recherche incitant des équipes à travailler sur du «  matériel  » embryonnaire, mise sur le marché de molécules insuffisamment évaluées… Autant d’exemples qui permettent de se rendre compte que chaque situation rencontrée constitue un cas particulier, avec la nécessité de recontextualiser à chaque fois.
 
Certains préféreraient simplement appliquer la loi par confort intellectuel. Cette option «  conformiste  » privilégiant un traitement des demandes de manière exclusivement généraliste, exclut d’office toute approche singulière. Or en tant que soignant, peut-on être déconnecté dans notre exercice professionnel jusqu’à occulter toute option personnelle  ? Ignorer cette «  perméabilité  » entre nos différents champs de réflexion n’est-il pas simple vue de l’esprit  ! Ainsi les conditions d’exercice lors de service de garde devraient-elles perdurer, alors qu’elles nous contraignent à un relatif désintérêt  ? Et ne mesure-t-on pas à nouveau les dégâts d’un tel choix  : après les affaires Médiator, Diane…, l’exposition des femmes enceintes sous Dépakine ne relance-t-elle pas la question de notre responsabilité  ? Doit-on continuer à se restreindre à assumer en toute insouciance la légitimité de ce qui nous est demandé plutôt que d’épouser au mieux la logique d’engagement à laquelle la réalité nous convie  ? *
 
Enfin au vu des résultats de l’enquête, raisonne-t-on dans le bon sens alors qu’émerge dans la profession le désir de développer l’interprofessionnalité  ? Intervenir dans un débat avec prise en compte de l’avis donné suppose les mêmes possibilités d’expression, de discernement et d’engagement responsable pour tous les professionnels intervenant. Peut-on alors être respecté quand ces moyens ne nous sont pas reconnus  ?
 
La loi ne peut tout dire de la complexité humaine. Ambitionner de tout résoudre par la loi ne revient qu’à supprimer l’humain de notre humanité  ! Mais les objectifs de la loi  sont-ils clairs pour tout le monde ? Alors que pour certains, la loi n’existe que pour donner des vérités à respecter et verrouiller toute réflexion, n’est-elle pas au contraire une chance qui nous ouvre des espaces pour plus de liberté et d’échange, et qui évite la violence de l’indifférence  ? Notre profession devrait en mesurer les conséquences.
 
  Le Conseil de l’Association Française des Pharmaciens Catholiques (septembre 2016)
 

* Aux sources de la pensée occidentale, la tragédie d’Antigone rappelle que, au nom d’une Loi supérieure (le devoir de donner une sépulture à tout humain !), il peut être nécessaire de s’opposer aux lois du roi refusant la sépulture aux ennemis de la cité.

 

Pour une alliance thérapeutique

 
Suite à une journée de réflexion organisée le 13 mars par les associations chrétiennes de professionnels dans la santé, sur le thème Entre professionnels dans la santé et usagers, osons l'alliance, voici quelques points forts issus des diverses interventions.
De l'avis de tous, la coopération entre professionnels est aujourd'hui incontournable. Il en va à la fois de notre responsabilité personnelle comme de notre responsabilité collective, tant pour le mieux-être des personnes soignées que pour la viabilité de notre système de soins. Des dispositifs locaux et nationaux, type P.A.E.R.P.A., ont été mentionnés et ne peuvent que se développer. Mais cette synergie dans la prise en charge de ces personnes est accrue lorsqu'elle laisse une place aux familles ou aux proches. Catherine Olivet, présidente de France Alzheimer, a souligné l'importance de les prendre en compte. Et de l'avis de plusieurs participants, que ce soit dans le domaine de la petite enfance ou dans celui des personnes âgées ou handicapées, la volonté de l'entourage de s'impliquer ne peut être que soutenue, même si, au départ, le dialogue apparaît parfois difficile, avec des attentes à clarifier. Cette mise en commun des compétences et des qualités humaines de chacun constitue de la sorte une véritable «  alliance thérapeutique  » au service des personnes accompagnées.
Autre point évoqué  : l'augmentation des burn out parmi les professionnels de santé. Véronique Desjardin, directrice de l'hôpital Mignot de Versailles, a insisté sur l'origine de ce syndrome d'épuisement  : c'est la «  souffrance éthique  » vécue par ces professionnels qui à partir d'un certain moment ne peut plus être supportée. Accepter d'effectuer certains actes qui nous mettent en contradiction avec des valeurs personnelles équivaut à une véritable «  trahison de soi  ».  C'est la raison pour laquelle le lieu de travail ne peut être considéré seulement comme lieu de performance, mais d'abord comme lieu d'humanité et d'alliance entre professionnels et patients.
Enfin Jean-Guilhem Xerri, biologiste des hôpitaux, spécialiste de l'exclusion et essayiste, a conclu cette journée en s'interrogeant sur les ressorts de l'alliance entre professionnels et usagers, depuis l'avènement de la démocratie sanitaire issue de la loi du 4 mars 2002. Même si la loi nous contraint de plus en plus à coopérer, elle ne peut à elle seule «  mettre du souffle  » dans nos activités. N'est-ce pas en se faisant «  hommes de service  » qui, à travers leur compétence, vont au-delà du nécessaire et du besoin, pour se faire présence auprès de chaque patient ? N'est-ce pas cette gratuité offerte par des équipes unies par leur foi en l'homme, qui donne à chaque patient la certitude d'être soutenu dans son épreuve et la possibilité de transcender ce qu'il a à vivre  ?
 
Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques (mars 2016)
 

Les étudiants poseraient-ils les bonnes questions  ?

 A la lecture de la presse professionnelle, deux faits divers peuvent apparaître à première vue indépendants, mais viennent quelque part nous interroger quant à l'avenir de notre profession.
 
Le premier concerne les débats autour d'une éventuelle réforme de notre formation initiale, suite à la Grande Conférence de Santé. Tous les représentants de notre profession ont pointé la nécessité d'un apprentissage de la concertation avec les autres professionnels de santé. Et c'est tant mieux, car l'avenir du pharmacien de ville est évidemment lié à la contribution qu'il pourra proposer aux côtés des autres professionnels libéraux. Les divergences apparaissent au niveau de la longueur des études  : en rester à la formule actuelle ou rallonger le cursus de deux ans  ? Débat difficile de prime abord, mais les étudiants semblent plus clairvoyants en voulant d'abord mieux apprécier «  le champ de compétences du pharmacien et l'évolution du métier souhaitée  ».
 
Le second fait divers correspond à la publication dans les Echos d'une tribune écrite par un pharmacien responsable d'un laboratoire pharmaceutique. Ce dernier, en intitulant ses propos plutôt provocateurs «  Et si Leclerc réinventait le conseil du pharmacien  ?», laisse entrevoir une nouvelle manière de prodiguer nos conseils en fonction du contenu des ordonnances des patients, via des applications mobiles... Voilà bien une autre conception de la relation de soin. Que le monde de la santé fasse appel aux objets connectés de toutes sortes, on a pu en constater les bénéfices depuis quelques années. Mais de là à communiquer nos conseils par l'intermédiaire de textes papier ou électroniques impersonnels, ne prenant aucunement en compte ce que le patient sait déjà, ou ne comprend pas, ou n'arrive pas à suivre, tout cela est contraire à toute relation véritablement thérapeutique. 
 
Les questionnements ne manquent pas autour de ces deux problématiques. Mais une question réapparaît toujours, la même qui n'en finit pas d'écarteler notre profession officinale  : quelle relation voulons-nous avoir avec nos patients/clients  ? Préférons-nous un monde qui se contente de messages anonymes, normalisés, si bien formulés soient-ils, mais qui tendent à nous éloigner de plus en plus du monde de la santé  car trop proches du monde consumériste ? Ou optons-nous pour la pratique d'une véritable relation de soin, qui s'attache à considérer la personne comme unique, avec son histoire, sa fragilité, ce qu'elle vit, ses attentes comme ses réticences  ? Où voulons-nous vraiment placer le curseur dans ces relations  ?
 
En fin de compte, nos étudiants ont bien raison d'inciter notre profession à mieux se déterminer sur les choix à venir. Au travers de la question du sens de leur formation, ne nous interrogent-ils pas finalement sur le sens que nous voulons donner au soin, à la relation de soin, à partir de la spécificité  qui est la nôtre? Ne nous interpellent-ils pas aussi sur les conditions dans lesquelles nos pratiques s'exercent, les conditions de l'interprofessionalité et ses limites ?  La mise en question de nos pratiques individuelles et collectives, en prenant en considération leurs dimensions sociale, économique, politique et éthique, n'est-ce pas cela qui nous est demandé à présent  de clarifier ?
 
Toutes ces questions sont récurrentes et seront en partie abordées au cours d'une journée organisée le 13 mars à Paris* par des associations de médecins, infirmières, travailleurs sociaux, pharmaciens et autres professionnels dans la santé. Cette journée intitulée Entre usagers et professionnels dans la santé et le social, osons l'alliance entend inventorier les tensions mais aussi mettre en valeur les avancées constatées dans les relations entre usagers, professionnels et institutions. Vous y êtes bien sûr invité(e)s.
    
Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques (février 2016)
 
* Renseignements et inscriptions à partir du site http://www.pharmacienschretiens.fr/

 

Et ceux qui vont rester sur le carreau  ?

Depuis 3 à 4 ans, 2 officines par semaine tirent définitivement leur rideau et nous pouvons être inquiets du devenir de nos confrères. Considérant les réductions budgétaires en matière de santé, même si certaines promesses de rémunérations complémentaires nous sont faites par ailleurs, le monde officinal a raison de se sentir de plus en plus fragilisé. Chacun craignant à juste titre d'être concerné tôt ou tard. Du coup, la brûlante question de l'ouverture du capital habituellement posée par nos détracteurs réapparaît, mais aujourd'hui c'est une partie de la profession qui la fait ressurgir. Pourquoi pas ? Car c'est une question essentielle qui permet quelque part de nous repositionner quant à la qualité de nos services.

L'indépendance, ce pilier fondamental de notre exercice libéral, nous l'avons toujours chérie. Mais maintenant nous prenons conscience que cette indépendance est un luxe. Bien sûr qu'elle se justifie car c'est elle qui permet à chaque titulaire, avec l'aide de son équipe, de mener sa barque comme il l'entend, sans être soumis à un quelconque jugement ou ultimatum d'investisseur.

Dans ces conditions, comment ne pas penser à ceux qui vont rester sur le carreau ? Autrefois, une mauvaise gestion, la folie des grandeurs comme une totale inconscience pouvaient mettre des confrères dans une situation intenable. Aujourd'hui, vous pouvez être déstabilisé par le départ en retraite d'un ou deux médecins généralistes de la commune, la paupérisation d'un quartier suite à l'accroissement de chômeurs, un environnement hyperconcurrentiel après la reprise d'une officine par un confrère ou un groupe sans scrupules... Quant à nos confrères qui ne trouvent pas de repreneurs, ils s'essoufleront jusqu'à l'insuffisance respiratoire terminale...

Un syndicat a lancé un appel pour recenser les confrères qui vivent de grandes difficultés économiques.Et c'est tant mieux  ! Mais est-ce suffisant pour motiver ceux qui en ont le plus besoin pour décrocher leur téléphone ou écrire un courriel, alors que l'expérience prouve que les plus enfoncés sont souvent les moins enclins à déclarer leur détresse ? Outre l'immense sentiment d'échec, le repli sur soi ou le déni constituent les moyens de défense les plus employés dans toute stratégie de survie.

Un « plan d'aide » ne peut-il pas être imaginé pour soutenir et accompagner nos confrères  ? En premier lieu, recenser les aides qui existent ou pourraient être mises en place et les faire connaître à l'ensemble de la profession. Dans un second temps, des commissions multipartites départementales (ordre, syndicats, associations locales...) se constitueraient. Les pharmaciens engagés dans celles-ci se chargeraient de prendre contact par des visites personnelles avec les confrères susceptibles d'être les plus fragilisés, en vue de détecter les éventuels points faibles de leur économie. Puis selon les situations, il s'agirait de faire appel à des intervenants qui apporteraient leur concours selon leurs compétences et leurs ressources, et si besoin de susciter des regroupements réalistes tenant compte des contingences locales et humaines. Enfin pourquoi pas, un apport financier de solidarité de la part de la profession pourrait être constitué à partir de prélèvements complémentaires.

Notre indépendance a un coût. C'est entre nous que nous pourrons évincer toute tentative de subordination, laquelle entraînerait la perte de notre identité. A un tournant déterminant pour notre monde officinal, osons faire prendre au mot «  confraternité  » tout son sens et une réalité bien concrète. Des relations plus tenues entre nous permettraient d'assurer une meilleure sécurité économique pour chacun et une plus solide autonomie pour l'ensemble de notre profession.

Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques (novembre 2015)

 

Pas si simple que certains le pensent !

L'exercice du pharmacien d'officine serait-il aussi simple que certains le pensent ! Un responsable politique a dit, il y a plusieurs d'années, qu'il suffisait de connaître son alphabet pour se tenir derrière un comptoir d'officine ! Niaiserie parmi d'autres...

Pour preuve, voici quelques exemples de difficultés auxquelles nous sommes bien souvent confrontés : renouvelement de CYMBALTA chez une femme en début de grossesse, demande quotidienne de NEOCODION de la part d'un adolescent, prescription mensuelle de 15 médicaments chez une femme de 92 ans, troisième demande de NORLEVO depuis 6 mois de la part d'une adolescente de 15 ans...

Ces situations qui nous embarassent, vous les connaissez tous. Et chacun essaie à sa façon de trouver la meilleure solution : appel du médecin qui ne veut pas revenir sur sa prescription car d'autres molécules antérieurement prescrites n'ont eu aucune efficacité, avertissements au sujet de la dépendance et mise en relation avec un addictologue qui s'est révélée sans résultat, prise de contact infructueuse avec le prescripteur harcellé par la famille de la personne âgée, adolescente désorientée qui ne veut plus vivre dans sa famille...

A vrai dire, de telles situations nous écartellent, car nos comptoirs ne sont pas ceux d'une banque ! Nous sommes au service de la santé des personnes, et quelle que soit la décision prise dans ces cas, nous demeurons insatisfaits.

Toutes nos interrogations révèlent une rupture de continuité dans la logique de ces prises en charge. Une éthique d'ordre professionnelle prennant appui sur notre compétence scientifique demeure évidemment indispensable : la connaissance des réserves d'un fabriquant dans l'utilisation d'une molécule durant la grossesse, la détection de plusieurs interactions ou la connaissance de contre-indication dans l'emploi répété d'une molécule ... sont incontournables, mais sont-elles suffisantes dans de pareils cas ? Même si certains considèrent ce niveau de questionnement suffisant, ne doit-on pas aller chercher aussi au-delà ? Peut-on continuer à valider un mode de pensée essentiellement binaire ? De telles situations ne déstabilIsent-elles pas nos normes et principes habituels et nous poussent à trouver d'autres repères ?

La rupture de continuité évoquée plus haut est avant tout lièe aux situations personnelles : femme enceinte dépressive depuis plusieurs mois, personne âgée “trop” aimée par sa famille, jeunes à la recherche de sens au travers de conduites irraisonnées... Et si une certaine émotion peut venir parasiter nos questionnements, ne peut-on pas reconnaître que, en plus de l'éthique d'ordre professionnelle, doit s'ouvrir un espace de réflexion intégrant la singularité de ces situations pour instaurer davantage d'honnêteté et d'authenticité dans nos décisions ? S'en tenir à des repères strictement scientifiques risque de faire oublier l'autre et ce qu'il vit dans ce qu'il a d'irréductible.

Une dernière question : pour avancer dans la résolution de ce type de conflit éthique, peut-on rester seul ? Ne risque-t-on pas de tourner en rond ou de rester bloqué par quelques a priori à vouloir résoudre ces situations complexes d'une manière isolée ?

Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques (septembre 2015)

 

Persister dans une guerre des chefs ou s'unir


Le respect du pluralisme constitue un principe fondateur de nos sociétés occidentales  : la vie démocratique ne peut se passer de débats d'idées qui ne font que la vivifier et le plus souvent la faire progresser. C'est ce qui se passait jusqu'à ces dernières années au sein de notre profession quand nos instances représentatives arrivaient à débattre et à présenter des propositions consensuelles et acceptées par la grande majorité des confrères.

Or il nous semble qu'aujourd'hui cette facilité de coopération soit en partie perdue, même si certains événements rassemblent encore les principaux représentants de notre profession. Une unité de façade est préservée mais le courant ne passe plus  : il ne passe plus au sein du monde syndical, il ne passe plus entre celui-ci et la base. La divergence des démarches proposées par les 2 syndicats majoritaires, qui peut se comprendre en raison de la complexité de la situation et des incertitudes quant à l'avenir de notre système de santé, a créé une polarité excessive et préjudiciable à une véritable vitalité de la réflexion et des débats.

L'Ordre est là pour nous soutenir en défendant l'honneur de la profession et en incitant à toujours plus de rigueur dans nos exercices. Mais il n'empêche que la pertinence de la défense économique de l'officine a trop d'importance pour ne pas impacter sur l'engagement professionnel de chacun et la cohésion de la profession. De là une désorientation de celle-ci, une impression d'avoir été manipulée par des autorités utilisant au maximum nos divisions. Ajoutons à cela une pression administrative de plus en plus forte, une toute-puissance des professions médicales n'hésitant pas à remettre en cause nos compétences... Il paraît presque logique que de nombreux confrères se démobilisent et cherchent même des stratégies de survie  ; en s'éloignant de quelques principes déontologiques et éthiques, ils détériorent ainsi l'image de notre profession.

Cet affaiblissement dans la représentation de notre profession à cause d'une guerre des chefs qui ne semble pas en finir, doit cesser. Car il en va de la suite des négociations prévues avec le ministère, de la qualité de nos relations avec la presse comme avec nos concitoyens. De là la nécessité d'une nouvelle configuration favorable au dialogue, qui ne passe que par l'union de toutes les instances syndicales. Les divergences ne pourront plus alors apparaître en plein jour puisqu'elles feront l'objet de débats internes, mais la présentation de revendications communes assurera de notre détermination et participera pour une mobilisation accrue du monde de l'officine. Rappelons-nous aussi que le 30 septembre dernier, notre profession a su retrouver les forces nécessaires pour démontrer sa volonté d'union. Gageons que le désir d'union de chacun soit entendu, car il n'est pas trop tard  !

Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques

 

Déontologie et éthique indissociables pour notre avenir

La rédaction, par l'Ordre des pharmaciens, d'un document sur l'indépendance professionnelle est à saluer car le sujet est d'importance. Il est vrai que dans un climat de doute constant par rapport au mercantilisme de quelques industriels et de suspicion vis-à-vis d'un système sanitaire français quelque peu corrompu, rapeler quelques exigences déontologiques de base s'impose. Nos instances professionnelles ont la tâche de nous redire inlassablement, comme l'article R 4235-3 l'énonce clairement, que le pharmacien, quel que soit son secteur d'activité,"doit veiller à préserver la liberté de son jugement professionnel dans l'exercice de ses fonctions" et " s'abstenir de tout fait ou manifestation de nature à déconsidérer la profession".

Rappel nécessaire, mais est-ce que cela suffira, pour remettre de l'ordre dans nos pratiques et dans nos rangs ? En se limitant au secteur officinal, nous pouvons illustrer la situation par quelques exemples. Qui n’a pas reçu un représentant venant proposer des produits, souvent douteux quant à leur efficacité thérapeutique, arguant du plan de communication de son laboratoire, agrémenté d'un "vu à la télé" incontournable. Comment se fait-il que notre profession continue de supporter ce genre de discours ? Autre situation, lors de salons professionnels, où les ateliers – débats organisés pour promouvoir des stratégies plus rémunératrices ne manquent pas. Ainsi celui-ci : "Comprendre la personnalité du patient pous développer vos ventes". Le patient n'est-il pas explicitement considéré principalement comme une ressource à exploiter plutôt que comme une personne venant nous demander conseil ? Ou encore, à côté des laboratoires qui nous envahissent et viennent dénaturer nos vitrines, évoquons la politique de certains groupements qui imposent leurs gammes de produits conseil à promouvoir avec des quantités à ne pas discuter et une stratégie commerciale à respecter. Que devient l'équipe officinale chargée d'accompagner les patients dans leur traitement ? Ne tend-elle pas à disparaître pour mettre en avant une enseigne et un style?

Même s'il faut prendre en compte le contexte économique actuel, ne devons-nous pas cependant nous poser la question : ne subissons-nous pas davantage que nous ne prenons d'initiatives ? Notre indépendance et notre liberté d'entreprendre ne sont-elles pas mises à mal? Face à ces questions, notre code de déontologie suffit-il pour nous orienter ? Ses règles et ses devoirs déterminent un espace intérieur rassurant pour nos professions. Mais la "liberté de jugement" passe également par le filtre du discernement éthique. En effet la démarche éthique prend en compte la complexité du réel; elle nous fait réfléchir et nous aide à quitter les systèmes d'influence pour prendre une décision plus libre au lieu de la subir. De l'engagement personnel qui en découle, naît une responsabilité pleine et entière, prenant véritablement en compte les conséquences de nos choix.

Ce passage obligé par une initiation à la réflexion éthique avait été proposé en 2003 dans les recommandations du rapport "Ethique et professions de santé" rédigé par Alain Cordier, ancien directeur général de l'Assistance Publique – Hôpitaux de Paris et créateur de l'espace éthique de l'A.P.H.P.. Il y faisait mention de la nécessité absolue d'intégrer l'éthique dans la formation initiale des différentes professions de santé. Ne pourrait-on pas envisager que des formations soient organisées tout au long du cursus universitaire, avec présentations de cas réels, favorisant ainsi confrontations et questionnements?

Respecter notre déontologie et pratiquer un discernement éthique sont indissociables pour affirmer une véritable indépendance professionnelle. Ils nous aident aussi à mieux concilier l'aspect individuel de notre exercice avec la dimension collective de notre profession. Mais cette cohésion ne commence-t-elle pas à être mise à mal aujourd'hui...? Aussi il devient urgent de la reconsidérer afin d’ assurer notre avenir.

                                                                                                                                                                                                                                            Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques  (Avril 2015) 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           

Objets de santé connectée : quelle pertinence dans le contrôle du "défaut d'observance"?

Les chiffres sont là : d'après une énième enquête, pour 6 maladies chroniques, le taux d'observance avoisine 40%. Pertes financières estimées à 9 milliards d'€ chaque année ! On le sait depuis longtemps, mais ce constat devient de plus en plus accablant pour une majorité de professionnels de santé. D'où la multiplication des initiatives.

Ateliers E.T.P., entretiens pharmaceutiques, accompagnements téléphoniques portent leurs fruits, même s'il est sûr que le milieu hospitalier recrute beaucoup plus facilement que le milieu libéral et pour cause : les patients n'ont pas le choix ! Plus problématique : la promotion d'outils connectés : piluliers high-tech, applications mobiles qui rappellent les prises de médicaments, avec amendes ou incitations financières, jusqu'au gain de bons de réduction auprès de commerçants partenaires expérimenté aux U.S.A... On le voit, les risques de dérapage ne manquent pas dans notre société consumériste.

Et pourtant, ces aides pédagogiques et techniques sont utiles pour permettre au patient de commencer à devenir acteur de sa santé. Avancer dans la compréhension de son traitement est indispensable pour l'accepter. Quant à respecter des traitements lourds avec x comprimés à prendre 2h avant le repas, au moment des repas, 1h après..., un signal de rappel peut être fort appréciable. Mais ces aides ne peuvent qu'être complémentaires à un suivi personnalisé. Chaque patient reste singulier et demeure un sujet pensant. Renvoyé seul par exemple avec un outil impersonnel et souvent conçu pour le surveiller, sa liberté refera tôt ou tard surface, son désir d'autonomie le rappellera à l'ordre.
Car la personne atteinte d'une maladie chronique doit se mettre en chemin dans un travail d'acceptation de sa maladie et trouver les ressources en vue de l'acquisition de nouvelles habitudes de vie. Subsistera toujours à un degré plus ou moins important l'ambivalence liée à notre nature humaine. Qui n'a pas entendu par exemple ces réflexions de la part de la même personne : « J'en ai marre d'avaler tout ça » et quelque temps après : « Je dois prendre soin de moi pour m'occuper de mes petits-enfants ». Ces allers et retours dans la motivation à se soigner sont constants. Cette ambivalence doit être écoutée et réécoutée plus d'une fois. Pour chacun de nous, tels que nous sommes constitués, la relation prime par rapport à l'outil aussi sophistiqué soit-il.
Dans le soin à prendre auprès de chaque patient, c'est cette relation qui doit être soignée dans la durée. C'est par elle que passe notre compétence scientifique et technique mais aussi notre engagement par le dialogue auprès des personnes, le tout développant progressivement le climat de confiance que tous les patients attendent. Chaque soignant doit se rappeler qu'il lui est indispensable de procéder à un décentrement tel que, pour le patient, « ces deux petits mots que sont : ma vie », selon l'expression du philosophe Gabriel Marcel, seront pris en considération.

Chacun de nous opère tout au long de sa vie un travail personnel de structuration et de maturation. Celui-ci peut passer par l'expérience de la maladie, occasion parfois bien douloureuse de grandir en humanité. Et le pharmacien, comme tout soignant, peut être cet autre qui accompagne le patient dans ce processus. Mais qui dit que cette relation soigné – soignant ne peut pas devenir à son tour pour le soignant occasion de maturation personnelle ?

                                                                                                                                                                                                                                                           Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques

 

Soi-disant nantis … mais quand même nécessaires !

Belle initiative que celle de la H.A.S.! Après une brochure intitulée Oser parler avec son médecin mise en ligne en décembre 2013, fait suite une brochure Parler avec son pharmacien de juillet dernier. «  Le pharmacien connaît vos médicaments », il est à même « de vous donner des explications et à vous aider pour éviter des erreurs ... faut-il encore que vous lui demandiez ! Le D.P. n'est pas oublié. Le coup de téléphone au médecin est aussi mentionné. Enfin le pharmacien est présenté comme un de ceux qui peuvent conseiller au sujet d'informations et de produits qu'on trouve sur internet.

Ce texte donne une vision juste du pharmacien : professionnel compétent, indépendant et disposé au dialogue. Il revalorise aussi l'officine, véritable espace de santé au sein de notre système de soins : grâce à une équipe qualifiée, tout public a la possibilité de venir se renseigner et «comprendre ce que je dois faire, quand et comment et pourquoi ». On va chez son pharmacien, comme on va chez son médecin, on n'est plus dans un lieu neutre : on vient chez des professionnels de santé qui vous connaissent. Superbe plaidoyer vis-à-vis d'attaques réitérées de tous bords qui visent à banaliser le pharmacien, son équipe et le médicament.

Drôle d'État qui nous désigne comme des nantis et qui en même temps reste conscient que notre réseau apporte une valeur ajoutée grâce à notre monopole de compétence. Ceci ne peut que nous encourager à développer des services en lien avec une meilleure utilisation des médicaments. Souvenons-nous en au moment où certains confrères sont tentés par quelques dérapages plutôt mercantiles.

Mais on le sait tous : ces services sont exigeants. Ils ne peuvent se faire sans prendre le temps de connaître ce que vit chaque patient, d’approfondir ses représentations du médicament et d'évaluer ses attentes par rapport au traitement. Soit dit en passant, vu la disponibilité que ces services demandent, la rémunération qui nous est aujourd'hui allouée (ex suivi AVK) reste dérisoire, risquant d'en décourager plus d'un. Mais il n'empêche qu'il y a toujours une part de gratuité qui passe à travers notre exercice, celle-là même qui donne vie à des rapports marchands trop encadrés et qui participe de notre reconnaissance publique. Pour preuve, la porte du pharmacien est toujours ouverte...

Oui, les pharmaciens et leurs équipes ne regardent pas à donner du temps pour ce qui ne compte pas dans leurs bilans de fin d'année, mais qui a tellement d’importance du côté humain. Il faudrait le revendiquer davantage : les «soi-disant nantis » donnent de leur temps et de leur énergie gratuitement. Comme la plupart des professionnels de santé, nous aussi, officinaux, ne sommes pas indifférents au vécu de nos patients, confrontés à la fragilité humaine, voire à la misère qui dans certains quartiers ou régions ne fait qu'empirer au jour le jour. La pharmacie reste un des derniers lieux  où le temps de parole n'est pas assorti d'un honoraire. Nous savons écouter, informer, expliquer, conseiller, travailler avec d'autres lorsque cela est nécessaire, et (re)tisser du lien social dans une société de plus en plus atomisée et précarisée par l'égoïsme ambiant. Car la santé de chacun est aussi dépendante de la considération que les autres ont à leur égard. C'est jusque là que nous assurons les responsabilités liées à notre monopole de compétence.Notre inscription dans la profondeur de la relation humaine reste inestimable et rappelle à tous que c'est celle-ci qui est première. Elle donne de la densité à notre quotidien et c’est probablement une des raisons pour lesquelles les français  nous accordent toute leur confiance. N’ayons pas peur de le dire !

Le Conseil de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques
octobre 2014

Souviens-toi, pharmacien !

Pharmacien, souviens-toi !

Souviens-toi quand tu étais jeune et que tu t’interrogeais sur le métier que tu allais choisir !

Souviens-toi de ton espoir d’avoir une profession qui te permette d’avoir les moyens de vivre heureux mais aussi de servir les personnes malades, vulnérables, handicapées, dépendantes et vieillissantes !
Souviens-toi du grand désir de servir qui t’a permis de traverser des études parfois arides, souvent heureuses et prometteuses !
Tu te voyais déjà en officine à écouter, conseiller et soigner. Tu rêvais d'échanges avec d'autres soignants pour une prise en charge globale des personnes. Tu te projetais dans un laboratoire mobilisant tes connaissances et ton savoir technique pour faire des analyses les plus précises possibles au service des diagnostics et des traitements les plus fiables. Tu rêvais de recherches et de grandes découvertes sauvant des milliers de vies humaines, redonnant espoir à des parents d’enfants atteints de maladies détestables, offrant des vies plus longues et de qualité à tes contemporains dont tu te sentais si solidaire.

Oh ! que tout cela te semble bien loin quand les patients te traitent comme un prestataire de service interchangeable, quand les médecins te renvoient à n’être qu’un délivreur de leurs prescriptions, quand tu passes tant de temps à télétransmettre, à débattre avec les grossistes, à répondre aux appels de ton banquier, quand les tutelles te contrôlent et te soupçonnent, quand les ténors des hyper et supermarchés veulent réduire les médicaments à de simples produits de consommation et faire disparaître les officines de proximité !
La grande menace est l’usure, le défaitisme, …la tristesse !

Pharmaciens, souviens-toi de tes rêves de jeunesse, ils peuvent reprendre corps aujourd’hui !

Sois sûr que tes espérances d’autrefois étaient aussi celles de tes collègues. Raison de plus pour ne pas croire que chacun va s’en sortir seul. L’individualisme est la force et la faiblesse de nos professions. Comment sauver ce qui fait que chacun est unique en se mobilisant ensemble ? Comment à nouveau concrétiser nos rêves de jeunesse en découvrant la force du partenariat et de la confraternité ?
Sache que Monsieur Édouard L. lui aussi va mourir et qu’il n’emportera pas ses milliards dans la tombe ou le crematorium !
Raison de plus pour faire à nouveau de ce temps au comptoir, au laboratoire, en cours, un temps unique de rencontre et de dialogue ! Cette satisfaction du travail bien fait et de la rencontre vraie, rien ni personne ne pourra te la ravir. Et quelle que soit l’issue, quand cette rencontre et ce service ont lieu, quand le partenariat et la confraternité sont vécus, tu goûtes, nous goûtons déjà, la force et la joie du vrai, du beau, du bon, … un avant-goût d’éternité !

Jacques FAUCHER, Association Française des Pharmaciens Catholiques

octobre 2014

Prendre soin au quotidien

Suite à la journée d'éthique organisée en partenariat avec l'ACMSS le dimanche 2 février 2014, voici le compte-rendu envoyé et publié par la presse professionnelle.

C'est autour de ce thème qu'une journée de réflexion a été organisée par l'AFPC - Association Française des Pharmaciens Catholiques - en partenariat avec l'Association Catholiques des Milieux Sanitaires et Sociaux. Cinq interventions de professionnels (une pharmacienne adjointe, une enseignante en faculté de pharmacie, une infirmière en service de psychiatrie, une assistance sociale et une bénévole écoutante à la Fédération Française de Diabétologie) ont permis de montrer que le souci de l'autre ne se cantonne pas au domaine sanitaire. Puis l'intervention de Walter Hesbeen, professeur de santé publique à l'université de Louvain, a permis d'élargir la réflexion.

Une question centrale se pose à tout soignant : comment demeurer dans "cette vigilance dont la visée est le bien de l'humain" ? Car le risque de banalisation de l'humain est constant, contribuant à ce renversement par lequel le sujet qui requiert toute notre attention devient objet qui doit se soumettre, au risque de se voir mis de côté, voire exclu.

Pour Walter Hesbeen, ce questionnement "conduit à interroger nos manières d'être et de faire en regard de la singularité des situations. Une telle éthique se montre soucieuse de la façon particulière qu'a l'humain de vivre ce qu'il a à vivre".
N'est-il pas là le point névralgique qui conditionne notre attention vis-à-vis d'autrui ? Reconnaître l'autre en ce qu'il a d'unique, quelles que soient sa condition physique, psychique ou sociale, et ne pas le réduire à ce que nous en voyons. Du coup un rapport de confiance pourra seulement s'établir lorsque cet autre aura perçu qu'il se trouve respecté et que, selon l'expression du philosophe Gabriel Marcel, « ces deux petits mots que sont : ma vie » seront pris en considération. Seul un décentrement par rapport à soi, ses connaissances et ses a-priori permet un véritable ajustement à l'autre. Et c'est alors que les compétences scientifiques et techniques de chacun pourront s'adapter judicieusement aux réels besoins de la personne.

Enfin cette disposition vis-à-vis de l'autre vaut également à l'encontre de nos collègues. « Une atmosphère soignante » ne peut exister qu'à la condition que chaque soignant se trouve reconnu et apprécié pour ses compétences et ses qualités relationnelles. De là aussi l'importance du travail en équipe pour croiser nos regards et exercer avec la plus grande bienveillance.

Février 2014, le Bureau de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques

Revaloriser le médicament ne peut que revaloriser le travail de celui qui le dispense !

Déjà en 2008, une étude demandée par la Société Française de Médecine Générale s'était penchée sur la « qualité de la prescription médicamenteuse ». Parmi les résultats, il était mis en évidence une proportion élevée de prescriptions hors A.M.M. En effet sur 8733 ordonnances et 35296 lignes de prescriptions, 40,8% des ordonnances contenaient au moins une ligne hors A.M.M. et 19,3% des lignes de prescriptions étaient hors A.M.M.. (Précisons que ces prescriptions étaient jugées hors A.M.M. en raison de la posologie, du schéma thérapeutique, de la durée de traitement ou de l'indication.)

Un sondage tout récent révèle que 78% des généralistes prescrivent hors A.M.M.. Les chiffres sont donc tout aussi impressionnants. Le respect de la sacro-sainte liberté du prescripteur nous dispense-t-elle de nous interroger sur ce type de prescriptions ? Car il nous semble que celles-ci sont à rapprocher des deux crises sanitaires que nous venons de traverser. Même s'il n'est pas toujours facile de les repérer et d'en cerner les raisons, pour éviter que de telles situations ne se reproduisent, devons-nous continuer à accepter un certain mésusage des médicaments prescrits ? Certes il ne s'agit pas de trahir le secret médical, mais ne faudrait-il pas obliger les prescripteurs à justifier de telles prescriptions ? N'oublions pas non plus que d'une part elles génèrent un coût financier et que d'autre part, depuis la loi de mars 2002, tout professionnel de santé a l'obligation d'informer le patient sur l'emploi non validé du médicament et des risques encourus.

Si nous voulons vraiment être garants de la qualité, de la sécurité et de l'efficacité des soins grâce au traitement médicamenteux, trois questions sont à mettre à l'ordre du jour pour notre profession :

  • Est-elle prête à investir pour acquérir un niveau de formation suffisant et ainsi assurer qualité et sécurité tout en générant des économies s'inspirant notamment de ce qui se fait au Canada, en Suisse ou aux Pays-Bas ? A noter que le refus de délivrance y est reconnu comme véritable acte pharmaceutique et est à ce titre rémunéré.
  • Notre profession n'aurait-elle pas intérêt à recadrer davantage les pratiques professionnelles. Alors qu'une partie de nos confrères désire aller de l'avant pour proposer des services de qualité, d'autres se comportent en véritables affairistes ! Ne pourrait-on pas envisager qu'une étude puisse évaluer la qualité de nos délivrances ?
  • Enfin n'avons-nous pas à prendre de la distance par rapport à l'industrie, que ce soit en ne laissant plus les laboratoires envahir nos officines pour étaler leurs produits pré vendus par les média, ou en veillant à ce que nos sources de formation soient totalement indépendantes ? C'est aussi en développant un esprit critique vis-à-vis du médicament que nous pourrons parfois nous rendre compte que le bénéfice / risques du traitement n'est pas toujours favorable pour le patient.

De multiples forces dé-valorisant le médicament tendent à s'imposer aujourd'hui. Résistance et initiatives doivent être plus que jamais à l'ordre du jour pour revaloriser le travail de ceux qui le délivrent.

25 mars 2013, le Bureau de l'Association Française des Pharmaciens Catholiques

 La raison sanitaire l'emportera-t-elle sur la raison économique ?

Selon un projet d'avis de la Commission de la Transparence, les contraceptifs oraux de troisième génération pourraient être déremboursés en raison d'une augmentation du risque thromboembolique veineux*. De nouvelles études sont en cours pour une réévaluation de leur intérêt.

En 2002, cette Commission avait déjà conclu que cette catégorie de contraceptifs à base de désogestrel, de gestodène ou de norgestimate n'apportait pas d'A.S.M.R. comparée à celle de seconde génération à base de lévonorgestrel.

D'où une série d'interrogations : le déremboursement de ces médicaments va-t-il diminuer le nombre de prescriptions ? Quelle crédibilité accorder à des structures chargées de la santé publique quand elles tolèrent la présence de tels produits et hésitent à s'opposer aux laboratoires fabricants ? Avec in fine la question suivante : qui gère vraiment les questions de santé dans notre pays ? En effet quels intérêts privilégie-t-on : ceux des laboratoires pharmaceutiques en maintenant des produits inquiétants (avec dans ce cas précis des risques de survenue d'accidents thromboemboliques et donc d'A.V.C. ischémiques) ? Ceux des femmes à qui on les prescrit, alors que d'autres molécules présentent moins de risques ?

Et au comptoir, face à la prescription de tels produits au rapport bénéfices / risques plutôt défavorable, que devons-nous dire ? D'autant que les patients entendent profiter du « meilleur médicament ». Même si notre code de déontologie et l'alliance thérapeutique qui nous lie au prescripteur nous invitent à ne pas remettre en cause sa prescription, la confiance et le contrat d'honnêteté qui nous lie aux patients, ainsi que leur droit à disposer d'une information fiable concernant leur santé et leur traitement, nous obligent également à dépasser une banale fonction de distributeurs.

Par conséquent, afin que dans notre exercice officinal, le droit et l'éthique puissent être respectés, parions que l'H.A.S. fasse preuve de suffisamment de fermeté quand elle auditionnera les laboratoires concernés, en vue d'interdire tout produit pouvant nuire à la santé.
Le raison sanitaire doit l'emporter sur la raison économique !

*réalisé par le Journal International de Médecine et publié le 19 mars 2013

Lettre envoyée le 11 septembre 2012 à la presse professionnelle par le Conseil d'Administration de l'A.F.P.C.

 

Pour contacter l’Association Française des Pharmaciens Catholiques, cliquer ici.

 

 

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